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Posté le 12 juil. 2015

Evolution des comportements dans le numérique : L'opinion d'Hélène Desliens

L'impact social et le numérique?

Quelle place pour l'innovation sociale chez les nouvelles générations du numérique?

Gestion des données personnelles, loi sur le renseignement...

Rencontre avec Hélène Desliens

Elle est :
- Conseil en stratégie marketing et digitale
- Coordinatrice pédagogique à Wis, l'école du Web et du numérique,
- Co-Présidente d'Aquinum, l'association des professionnels du numérique en Aquitaine,
- Co-fondatrice d'Experteez (Formation),
- Bénévole des conférences TEDxBordeaux,
- Mentor à Bordeaux et à Paris du Launchpad Google...

Aquinum et le comportement des entrepreneurs de Start Up numériques

Vous êtes co-présidente d'Aquinum. Pouvez-vous nous présenter cette association?

Hélène Desliens : Aquinum est l'association des professionnels du numérique en Aquitaine. Elle fédère ses forces vives soit près de 400 professionnels qui sont, il est vrai, pour le moment plutôt bordelais. Sans salarié, avec les moyens réduits d'une association, mais grâce à nos bénévoles, on tend à s'ouvrir à l'ensemble de la région.

Pas d'entreprise et encore moins d'industrie du numérique représentées mais tous ceux qui œuvrent dans le numérique, tous ceux qui ont quelque chose à apporter et à partager sont les bienvenus, quel que soit leur statut.
Dans notre domaine les statuts évoluent tout le temps. On peut être chef d'entreprise un jour, redevenir salarié le lendemain, passer par du portage salarial, par pôle emploi, commencer ou reprendre ses études. L’important est d’apporter ses compétences et de partager ses connaissances, pas son statut.

Lors d'une première rencontre fin 2014 vous m'aviez dit que la prise en compte de l'impact social était un point important dans l'association Aquinum. Comment cela se traduit-il? Quels sont les projets?

H. D. : Chez Aquinum on ne se dit pas, il faut faire de la RSE [Responsabilité Sociale des Entreprises]. Ce n'est qu'a-posteriori qu'on se rend compte que telle action a eu un impact social. On a apporté notre pierre à l'édifice.

Pouvez-vous nous donner un exemple ?

H. D. : Quand on a créé le Node [Espace de coworking du numérique au centre de Bordeaux], on l'a imaginé comme un espace de travail et un lieu d'échanges qui pouvait aussi accueillir des professionnels pendant une ou deux heures entre deux rendez-vous.
Le numérique évolue vite. Il nous paraissait aussi important que ceux qui travaillent chez eux puissent y venir pour ne pas dépérir avec leurs compétences. Nous y avons aussi invité certains qui se sont retrouvés sans emploi. Cela vous sortira de chez vous…

Rapidement, on s'est aperçu que le Node était un fabuleux outil pour accompagner tout le monde de façon collective, dans une démarche entrepreneuriale qui ne se traduit pas forcément par la création d'une start-up comme c'est actuellement la mode.
Certains l'ont fait, d'autres ont été embauchés ou se sont associés.
Sans que nous n'ayons planifié quoi que ce soit, tout s'est organisé humainement et de façon naturelle.

C'est de la même façon que nous avons créé un Solicamp et que nous avons accompagné La Banque Alimentaire de Gironde. Toutes les explications en fin d'article (Bonus)

On parle beaucoup de Start-Up dans le numérique. Est-ce que l'impact social, le partage des richesses, la lucrativité limitée et la notion de territoire leur parlent?

H. D. : Lors du Google Launchpad organisé au Node à Bordeaux puis à celui de Paris, je faisais partie des accompagnateurs de start-up [mentor] et j'ai remarqué qu'il y avait au moins un tiers des start-up qui avaient pour ambition, mais en toute humilité, de changer des paradigmes que ce soit dans le recrutement ou dans l'immobiliser, un business hyper traditionnel. Oui, l'impact social représente quelque chose pour eux.

Prenons trois exemples : 

Le Même En Mieux : Au même moment où l’utilisateur consulte une offre sur le web, cette extension de navigateur lui trouve le même produit mais en mieux… selon ses critères de choix. On sort de la bataille des prix ou de critères dogmatiques ; on se focalise sur ce qui est adapté à ses propres besoins.
Pour en savoir plus sur Le Même en Mieux.

Welcome to the Jungle : Une plateforme de recrutement qui permet au salarié de choisir l'entreprise, notamment des start-up, dans laquelle il a envie de s'engager comme s'il pouvait regarder par le trou de la serrure.
Le salaire, le titre ronflant ne sont plus les seuls critères de sélection de certains salariés. Il y a aussi une réflexion sur l'avenir que lui propose l'entreprise et la manière dont il va s'investir. Et cela change la donne.
Cette plateforme permet aussi d'accompagner les entreprises et leur nécessité de dévoiler leurs vraies valeurs ajoutées et d'autres arguments pour aller chercher le bon candidat.
Pour visiter Welcome to the Jungle.

Pinpo : Une une application dans le secteur de l'immobilier créée, un peu, très peu, sur le modèle de Air BnB. Un échange entre propriétaires bailleurs et particuliers pour que le locataire et le bailleur se choisissent mutuellement, que le locataire ne soit pas réduit à un dossier administratif et que le propriétaire bailleur ne soit pas réduit à un propriétaire qui loue un appartement.
Dans cette application, on sort de la simple notion de garantie d'être payé chaque mois. Il y a une promesse supplémentaire de relations différentes. Le propriétaire confie aussi son appartement pour favoriser le bien vivre de la copropriété ou du quartier et sa diversité.
Pour soutenir Pinpo.

Il existe malgré tout un grand nombre de start-up numériques à l'affût du bon coup, celles qui cherchent le développement et la revente rapides d'une idée apriori prometteuse, souvent avant que l'entreprise ne disparaisse.

H. D. : Il doit y avoir beaucoup de start-up de ce type qui ne se préoccupent pas de leur impact sociétal ou environnemental mais je ne les connais pas. Elles existent sans aucun doute mais ne viennent pas à Aquinum. En règle générale on attire ceux qui se retrouvent dans nos façons de procéder et rapidement, on se rend compte qu’on partage un certain nombre de valeurs.
On peut être start-uper, avoir envie de créer son entreprise et de réussir en étant parfaitement conscient des enjeux sociétaux et de le faire proprement.

Il peut aussi être tentant pour des professions très recherchées comme les développeurs de penser avant tout à obtenir le salaire le plus élevé…

H. D. : A Aquinum, nous militons pour mettre au même niveau les différents métiers parce qu'on a tous notre pierre à apporter à l'édifice dans un projet, une entreprise, la société en général. Cela se traduit aussi niveau du salaire.
Dans un projet il n'y a pas de raison que celui qui a l'idée gagne plus d'argent que celui qui fait et inversement. Chacun est important dans un projet ou une réussite entrepreneuriale.
C'est un dada d'Aquinum et je trouve que cela évolue dans la société. Un équilibre se crée.

Pour les étudiants que j'accompagne en tant que coordinatrice pédagogique à la WIS (Web International School), la question du salaire n'est jamais prioritaire. Ce n'est pas un moteur. Il s'agit bien de payer son loyer etc. mais c'est secondaire par rapport à l'envie d'allier au mieux rémunération et plaisir de travailler, de s’investir dans un projet qu’on trouve porteur. (Haut de la page)

L'état d'esprit d'étudiants du numérique : l'Exemple de Wis :

Nicolas Hazard lors d'une récente conférence à Bordeaux expliquait que la chaire Entrepreneuriat Social était désormais la plus demandée à HEC? Quelle place pour les préoccupations sociales et environnementales dans une école du Web?

H. D. : Dans une école comme WIS, le rôle de l'équipe pédagogique et des intervenants est important. Nous avons fait le choix d'être à l'écoute des étudiants. Spontanément des échanges se créent.
Ces jeunes ont envie de trouver du sens. Le choix des intervenants, la manière dont ils vont leur apprendre certains métiers ou outils et certaines façons de penser vont correspondre à leurs attentes.
Tous les intervenants que j'ai pu choisir partagent leurs recherches, leur veille, leurs points de vue et leurs analyses. C'est en trouvant de la valeur et du sens dans ce qu'ils peuvent apprendre que les étudiants vont plus loin.

Avec cette génération cela se passe très bien, il suffit de l'initier.

Les premières promotions de WIS Bordeaux

Il y a quelques semaines, les 3ème année ont participé à un joli séminaire. Le brief du cas d'étude se résumait à "Favoriser l'innovation en mélangeant les publics". 
Ils ont été remarquables. Ils ont trouvé l'importance d'associer un lieu physique à un lieu virtuel et la nécessité de mélanger différentes populations, entrepreneurs, salariés et étudiants. Ils ont réfléchi aux problématiques sur lesquels les fédérer tout en laissant la porte ouverte à d'autres.
Ils ont fait preuve de beaucoup de maturité. Dans leur réflexion sur la définition de l'innovation, ils ont parfaitement compris le lien entre éducation, apprentissage, créativité et entrepreneuriat : L’innovation est collective, elle peut passer par l'éducation comme par la création de start-up, c'est l'affaire de tous.

Quelle place dans le label French Tech notamment à Bordeaux pour l'innovation sociale et environnementale?

H. D. : French Tech fédère et anime un éco-système. French Tech est le reflet des actions et de leurs porteurs. Si dans certains territoires, des entrepreneurs décident de placer l'innovation sociale au cœur des préoccupations, French tech parlera d'innovation sociale. 

L’innovation est collective, elle peut passer par l'éducation comme par la création de start-up, c'est l'affaire de tous.

(Séminaire des étudiants Wis)

Les citoyens et la gestion de leurs données :

Quand c'est gratuit c'est toi le produit? La récolte et la gestion des données personnelles est une préoccupation.

H. D. : Pour moi il faut faire la différence entre les données pour améliorer le service client et les données récupérées pour en faire un produit en lui-même.

Les données pour améliorer le service client, cela existait il y a déjà 30 ans. Le responsable commercial avait ses petites fiches avec des informations sur tel ou tel client. Celui-là vient d'avoir un bébé, je vais donc lui envoyer un mot pour lui faire plaisir et ainsi mieux lui vendre quelque chose une autre fois. C'est de la relation commerciale qui existe depuis l'an Pèbre.

Aujourd'hui l'outil numérique nous permet de faire la même chose avec un grand nombre de clients et leur apporter un meilleur service. La dernière étude de Digital Trends dit que 73% des consommateurs interrogés sont particulièrement sensibles à cette personnalisation du service proposé.

Mais il y a aussi ces données que l'on récupère et deviennent un produit en soi…

H. D. : Le panel de fournisseurs de données est très large. Cela peut être très « propre », façon partenariat e-business, très pertinent pour tout le monde.
Et puis il y a ces jobs peu reluisants qui collectent des informations sans rapport avec le service ou produit proposé. Par exemple je télécharge un jeu et j'accepte de lui donner accès à mes photos, mon calendrier et mes contacts. Cela n'a aucune logique. Si le jeu veut les chercher c'est qu'il y a une intention de commercialiser mes données.

Pour moi il y a alors plusieurs problèmes : 
- Un manque d'information. 12 pages en police 6 conclues par un "J'accepte" ne répond pas à la loi française qui indique qu'on accepte de façon "éclairée".
- Il faut que les gens prennent conscience de ce qui se passe avec leurs données. Il est donc nécessaire de leur apprendre les mécanismes. Avec cette compréhension, ils auront plus de facilité à prendre du recul et à décider si oui ou non ils veulent donner leurs données et comment agir autrement.

Commençons par exemple par prendre conscience que ce que l'on écrit sur Twitter et Facebook a des conséquences, que le coté éphémère des réseaux sociaux est totalement faussé. Rien, absolument rien sur internet n'est éphémère, c'est gravé dans le marbre.

Peut-on encore vraiment maitriser nos données?

H. D. : Il existe de nombreuses manières de réagir : 
- On peut ne pas aller sur Facebook,
- On peut utiliser d'autres moteurs de recherche que Google qui fonctionnent très bien sans collecter les données…

Rendez-vous chez Aquinum pour le prochain cycle annuel du Café Philonumérique sur le sujet!  

An Pèbre : Equivalent de la Saint-Glinglin!

(An Pèbre : Définition sur Wiktionary)

La loi sur le renseignement :

A ces exploitations commerciales s'est ajoutée une loi de renseignement…

H. D. : En tant que professionnelle et co-présidente d'Aquinum je me suis positionnée contre cette loi.
La nécessaire lutte contre le terrorisme ne peut pas justifier une loi de surveillance de masse d'autant plus que ceux qui veulent vraiment cacher leurs activités peuvent et pourront continuer à le faire.
Il existe aux Etats-Unis le Darkweb, un énorme trou noir difficilement voire impossible à détecter par les pouvoirs officiels et publics. Et c'est là qu'on y retrouve les pires personnes qui savent faire évoluer leur outil pour rester cacher.

Cette loi est contreproductive car elle ne va pas régler ce problème mais surveiller le reste des Français. Je reprendrais une phrase que j'aime beaucoup qui est attribuée à Edward Snowden : "Dire que l’on se fiche du droit à la vie privée sous prétexte que l’on n’a rien à cacher serait comme déclarer que l’on se fiche du droit à la liberté d’expression sous prétexte que l’on n’a rien à dire." Si vous ne vous en fichez pas vous ne pouvez pas accepter la surveillance de masse.
(Les propos d'Edward Snowden pour Amnesty International)

Il y a ce souci presque philosophique de l'emprise sur notre société associée à l'art de prendre les gens pour des imbéciles, ce qui aurait une légère tendance à me mettre en colère!

Pourriez-vous enfin nous proposer des engagements à impact social et/ou environnemental que pourraient prendre les entreprises du numérique?

H. D. : Ils sont nombreux.

S'engager passe par le choix de ses prestataires et parfois se donner la liberté de refuser certains clients. Tout cela peut provoquer un effet boule de neige. Si je fais bien, l'autre à coté va bien faire etc.

On pourrait aussi parler de bienveillance et de sens de la responsabilité. Le déclin de l'empire romain vient notamment de la déresponsabilisation. Si on allie responsabilité et bienveillance, on devrait réussir à faire changer les choses.

Séparer la solidarité du business est une aberration. C'est l'affaire de tous. De l'employé au patron sans oublier les services publics, les associations...  


Dire que l’on se fiche du droit à la vie privée sous prétexte que l’on n’a rien à cacher serait comme déclarer que l’on se fiche du droit à la liberté d’expression sous prétexte que l’on n’a rien à dire.

(Edward Snowden)

Agir différemment contre la précarité grâce au numérique :  Le Solicamp, le barcamp solidaire

Pouvez-vous nous présenter le Solicamp?

H. D. : Les Bruits de la Rue une association bordelaise constituée pour penser et agir différemment contre la précarité est venue nous voir pour savoir comment le numérique pourrait permettre d'agir différemment contre la précarité.
Nous avons organisé un barcamp, un format de travail qu'on connait bien dans le numérique.
Nous ne sommes pas arrivés en nous présentant en sauveur - On va vous apporter la bonne réponse que vous attendez tant -! Nous avons modestement accepté de participer à cette réflexion.

Solicamp Bruits de la rue banque alimentaire

Comment cela s'est-t-il concrétisé?

H. D. : Nous avons par exemple accompagné bénévolement La Banque Alimentaire dans son apprentissage et son acculturation au digital - pour reprendre ce terme américain à la mode-. Nous les avons notamment formés à l'usage des réseaux sociaux.

Nous avons participé ensuite à un second événement : Créer avec et pour eux une campagne de Crowdfunding pour l'acquisition d'un camion de collecte.

François Moraud, co-président d'Aquinum a été le bénévole pour Aquinum, Marie Algeo pour l'acculturation et moi pour monter un portail de mutualisation entre toutes les associations caritatives de Gironde autour du la Banque Alimentaire (et ses 130 associations). Plusieurs entreprises nous ont apporté leur soutien, comme La Fondation Orange et La Fondation Transdev.

De belles réalisations, de beaux résultats dont nous avons pu, au final, nous réjouir. 

Auteur : Emmanuel Matt 

(Membre d'Aquinum depuis Décembre 2015)

Acculturation : Adaptation d'une personne à une culture autre que la sienne.

(Larousse)

Hélène Desliens en 3 dates : 

  • 1998 : Début de sa carrière dans le web
  • 2008 : Arrivée à Bordeaux, elle se lance dans l’aventure de l’entreprenariat
  • 2015 : Elle devient co-présidente d’Aquinum

Hélène Desliens sur : 
Twitter / Facebook / LinkedIn / Viadeo et prochainement (?) sur Et si on s'engageait

Wis :  

Wis est l'école du web, du numérique : Conception, rédaction et animation des réseaux sociaux, HTML, PHP… Un Bachelor sur 3 ans.
L’économie du Web est depuis plusieurs années un domaine en croissance constante et durable. Elle donne naissance à des entreprises innovantes créatrices d’emplois et à des métiers porteurs d’avenir.

C’est pour répondre à ces besoins nouveaux de formation que WIS – Web International School a été créée en réponse à la forte demande des acteurs du marché numérique et du monde de l’entreprise.
Née de la volonté de quatre écoles fondatrices leaders dans leurs domaines d’enseignement respectifs (EPSI, IDRAC, IFAG et SUP DE COM), WIS est le fruit de la synergie de quatre champs d’expertises complémentaires : le développement Web, le E-commerce, la Start-up et la Communication. 

Aquinum :

Pour en savoir plus sur Aquinum et ses activités.

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