Interviews

Posté le 21 juin 2015

Faire avec la réalité sans jamais l'accepter, avec Jean-Marc Borello du Groupe SOS

Alors que le Groupe SOS a fêté ses 30 ans, Jean-Marc Borello, son Président Fondateur un "Menhir" comme il se présente dans un portrait que lui a consacré Libération était présent à la première Up Conférence à Bordeaux - Territoires, nous sommes innovations - en compagnie d'élus locaux bordelais et lillois et de la Ministre de la Décentralisation et de la Fonction Publique. 

Evolution du comportement des entrepreneurs qu'ils soient sociaux ou dirigeants d'entreprises lucratives, place du citoyen, CICE, vente du Rafale, Jean-Marc Borello répond aux questions de Et si on s'engageait

Avec Jean-Guy Henckel (Réseau Cocagne), vous avez récemment coécrit Manifeste pour un monde solidaire. Quels messages vouliez-vous nous transmettre?

Jean-Marc Borello : Le message est à peu près le même depuis un peu plus d'une trentaine d'années. On peut entreprendre, différemment, on peut construire des entreprises qui sont à la recherche d'un impact économique, d'un impact environnemental et d'un impact social.
Pour qu'une entreprise soit durable, il y a aujourd'hui la nécessité d'avoir ces trois objectifs en permanence en tête. Darwin qui nous accueille démontre parfaitement que cela est possible.

Vous écrivez notamment : "Je mise plutôt sur des entreprises qui ne se contentent pas de bien fonctionner économiquement, mais qui incarnent aussi une plus value sociale et environnementale" Pouvez-vous nous en dire plus? Concrètement?

J.M. B. : Concrètement cela signifie permettre l'accès aux besoins essentiels à l'ensemble de la population quelque soit son niveau de revenus. Imaginez des produits pour les gens aisés ce n'est pas ce qu'il y a de plus difficile. Ce qui est difficile c'est d'imaginer des produits et des services pour des personnes qui ont peu de moyens et qui peuvent être des produits et services de qualité. On voit bien que lorsque l'on rencontre des entrepreneurs sociaux ici ou là il y a de la création et de l'innovation qui permettent d'amener de nouveaux services à ceux qui n'avaient pas accès aux services existants que ce soit d'ailleurs des services privés ou publics.
L'innovation territoriale publique est aussi un sujet majeur puisque globalement le service public est le patrimoine de ceux qui n'en ont pas.

Que diriez-vous à des entrepreneurs pour les convaincre de tenir plus compte de leur impact social?

J.M. B. : Je leur dirai, et ça c'était le thème du livre précédant, que L'entreprise du XXIème siècle sera sociale ou ne sera pas, c'est-à-dire que les entreprises qui prennent en compte l'ensemble des externalités positives ou négatives sont plus durables que les autres. Cela rend les entreprises plus solides et permet d'avoir des clients plus fidèles et des salariés engagés, et quand les entreprises sont privées et lucratives cela leur permet d'avoir des actionnaires qui sont aussi fidèles et qui peuvent les accompagner.

Quelque soit le mode d'organisation juridique l'entreprise dite sociale est un mode d'organisation qui permet d'aller plus loin.

Vous avez fait référence à L'Entreprise du XXIème siècle sera sociale (ou ne sera pas) que vous avez co-écrit en 2012. Où en est-on?

J.M. B. : Je trouve que les promesses sont en train d'être tenues. De plus en plus d'entreprises diverses et variées quelles qu'elles soient y compris des entreprises du CAC 40 commencent à prendre en compte leur impact de façon extrêmement sérieuse.

J'ai assisté à l'Assemblée Générale des actionnaires du Groupe Accor qui vient de s'engager à planter 10 millions d'arbres dans les années qui viennent. De grands groupes comme Suez ou Veolia prennent plus en compte l'accès à l'eau des personnes en situation de précarité. Je vois des entreprises comme Renault réfléchir avec la SNCF à la mobilité. Il n'est plus simplement question de véhicules mais aussi de services.

Globalement, une idée générale se développe : L'entreprise ne peut pas être simplement un lieu de création de richesses à destination unique des actionnaires, c'est l'ensemble des partenaires qui doivent profiter du fonctionnement de l'entreprise.

N'y-a-t-il pas une tentation d'y avoir d'un coté des entreprises à impact social et d'un autre coté des entreprises qui ne modifieraient pas leur mode de fonctionnement?

J.M. B. : Non, objectivement je ne le pense pas. Les citoyens sont là pour y contribuer.
Depuis sa création UP Campus a déjà organisé quelques centaines de conférences comme celle organisée à Bordeaux ce mois de juin.
Cela permet sans doute d'élever le niveau de conscience des citoyens, des consommateurs, des usagers et des électeurs, et plus il y aura des initiatives de ce type plus le citoyen, le consommateur et l'électeur sera exigeant vis-à-vis de celles et ceux qu'il mande pour le représenter ou celles et ceux auprès desquels il acquière des biens ou des services.
Il y a un vrai sujet de conscientisation.

Quand on voit aussi à cette conférence Up Campus de Bordeaux Marylise LeBranchu, Ministre de la Décentralisation et de la Fonction Publique, deux adjoints de la mairie de Bordeaux, un adjoint de la mairie de Lille qui sont prêts à travailler ensemble pour élaborer de nouveaux dispositifs innovants, c'est plutôt extrêmement positif.

Une idée générale se développe : L'entreprise ne peut pas être simplement un lieu de création de richesses à destination unique des actionnaires, c'est l'ensemble des partenaires qui doivent profiter du fonctionnement de l'entreprise.

Quelle place pour le citoyen, le consommateur qui est à la fois un individu, petit face à des marques fortes et bien plus puissant quand il se rassemble sur une plateforme comme Et si on s'engageait?

J.M. B. : Le consommateur doit acquérir une expertise par certains médias qui sont en train de se mettre en place et d'être de plus en plus regardant.
Lorsqu'on place ses économies dans une banque on peut demander ce qu'elle en fait.
Il existe aujourd'hui des produits solidaires [Livrets Agir du Crédit Coopératif...] que les banques ne proposent pas forcément. Mais chaque consommateur peut les exiger.
Il existe des épiceries bio utilisant des circuits courts à privilégier. 

Cette hausse du niveau d'exigence du citoyen va provoquer des modifications profondes du comportement de ceux qui leur fournissent des biens et des services.

Il faut aussi sortir des idées reçues sur un certain nombre de sujets grâce à de nouveaux médias.

Coté grandes entreprises, comment aller plus loin que de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises) et dépasser l'idée de la simple communication?

J.M. B. : La RSE qui ressemble à la communication cela ne marche plus. Cela se retourne contre l'entreprise. 
Aujourd'hui, la plupart des entreprises font évaluer par des gens comme Vigeo et d'autres leurs pratiques de responsabilité sociale et environnementale et je crois que demain, comme il existe aujourd'hui des commissaires aux comptes qui attestent de la régularité des comptes, il y aura des entreprises qui feront évaluer de l'extérieur leur politique sociale et environnementale et que c'est sur cette base là que des clients se décideront à acheter, que des actionnaires se décideront à investir et accessoirement que des salariés choisiront d'aller bosser dans ces boites.

Je crois que le sujet majeur est vraiment que la solution est au plus près des citoyens, et pas auprès des quelques uns qui passent à la tribune.

A propos de politique publique, que pensez-vous du CICE (Crédit d'Impôt pour la Compétitivité et l'Emploi)?

J.M. B. : Le CICE est absolument formidable si on avait pu en profiter. En effet, les statuts associatifs en particulier ont vu se créer une concurrence défavorable à cause du CICE…

Pourquoi cela?

J.M. B. : Entreprises associatives, nous payons la taxe sur les salaires alors que les entreprises commerciales payent les charges sociales classiques qui ont baissé avec le CICE. Globalement sur un certain nombre de métiers exercés à la fois par des entreprises associatives et par des entreprises commerciales, nous nous sommes alors retrouvés avec des contributions en matière de charges sociales supérieures aux charges sociales des entreprises privées commerciales.
Bravo pour le CICE, n'oubliez pas les copains du milieu associatif la prochaine fois!

... il y aura des entreprises qui feront évaluer de l'extérieur leur politique sociale et environnementale et c'est sur cette base là que des clients se décideront à acheter, que des actionnaires se décideront à investir et accessoirement que des salariés choisiront d'aller bosser dans ces boites.

Le CICE n'aurait-il pas été plus adapté si on l'avait associé à la prise en compte de l'impact social et environnemental des entreprises plutôt que de le distribuer à tous?

J.M. B. : Objectivement, c'est plus de la mécanique que de la philosophie. A partir du moment où l'on veut détailler l'application de ce genre de dispositif c'est plus cher à mettre en place que ce que cela permet d'économiser.
Le mouvement est globalement positif, il y a quelques améliorations qui pourraient y être apportées et particulièrement celles du monde associatif.
Même s'il y a eu des effets d'aubaine ici ou là, ce n'est pas très important.

Vous avez aimé lire ses idées, écoutez aussi Jean-Marc Borello et profitez de son agréable accent du sud.

C'était sur France Inter lors du 5/7

Un sujet abordé sur Et si on s'engageait, la vente des Rafales avec une aide importante de l'Etat. N'aurait-on pas pu imaginer en contrepartie des engagements à impact social plus forts chez Dassault et ses sous-traitants?

J.M. B. : On peut toujours faire plus et mieux. Ce qui est clair c'est que la place de l'Etat dans ce type de négociations est et cela a toujours été le cas de favoriser l'exportation parce que la vente de produits cela veut dire des emplois et des entreprises françaises. L'Etat fait son job.

Sans doute nous pourrons élever le niveau d'exigences au fur et à mesure que les commandes seront passées mais soyons clairs, cela fait partie de la réalité économique qu'il faut prendre en compte en même temps que les autres.

Pour conclure je vais reprendre l'une de vos formules, un paradoxe, extrait de votre livre : "Faire avec la réalité sans jamais l'accepter"

J.M. B. : C'est un peu l'histoire du GROUPE SOS.
On vit dans un monde qui présente un certain nombre de disfonctionnements majeurs. On essaye de faire en sorte de réparer mais pas seulement, on essaye de proposer des solutions alternatives.
L'idée n'est pas d'être uniquement dans la réparation mais évidemment quand des gens sont dans la rue il faut leur donner un logement, quand les gens n'ont pas accès aux soins il faut leur offrir cet accès. En même temps il faut être force de proposition pour faire en sorte que les gens n'atterrissent pas dans la rue et pour faire en sorte que tout le monde ait accès aux soins!
C'est faire avec la réalité sans jamais l'accepter…

Merci à Jean-Marc Borello. Je retiendrai enfin une dernière formule extraite de son livre : "Je constate que les engagements concrets agissent sur moi comme un anxiolytique" Alors, et si on s'engageait?!

AuteurEmmanuel Matt

Mardi 23 juin, une table ronde à La Machine à Lire rassemblait Jean-Marc Borello et Jean-Guy Henckel. A cette occasion le fondateur du Réseau Cocagne a accordé une interview que vous retrouverez dans les prochaines semaines sur Et si on s'engageait

Construit sur des activités de lutte contre les exclusions, le GROUPE SOS a su se diversifier progressivement et développe aujourd’hui des dispositifs d’excellence pour tous, y compris les plus démunis. Il répond ainsi aux besoins fondamentaux de la société à travers ses 5 grands cœurs de métier : la jeunesse, l’emploi, les solidarités, la santé, les seniors.

Le GROUPE SOS met l’efficacité économique au service de l’intérêt général.

Le Groupe SOS en chiffres

  • 1984, année de création.
  • 350 établissements répartis dans 19 régions (métropole, Guyane, Mayotte, la Réunion, Guadeloupe).
  • 12 000 salariés.
  • Plus de 1 million de bénéficiaires par an.
  • 650 millions d’euros de CA.

 

Derniers articles parus dans Interviews

Interviews

Publié le 15 déc. 2015

La Coopérative d'Activité et d'Emploi : L'entrepreneur salarié, une alternative au statut d'autoentrepreneur

Une alternative au statut d'autoentrepreneur? Comment transformer la richesse créée en droits sociaux? Avec Marie-Josée Daubigeon (Coop'Alpha) découvrons la

Lire

0

Interviews

Publié le 16 sept. 2015

Le Réseau Cocagne : La "logique de la preuve modernisée" avec Jean-Guy Henckel

Du bio, du local produit par des personnes en insertion par l'activité économique. Des pratiques qui imprègnent des petites et moyennes entreprises. Interview de Jean-Guy

Lire

0

Interviews

Publié le 18 juil. 2015

Un nouveau contrat social? Jean-Paul Delevoye, Président du Conseil Economique, Social et Environnemental, invité exceptionnel

Un constat éclairé des risques de ruptures auxquelles notre société doit faire face. Un nouveau contrat social? Le rôle expérimental des régions? Des ébauches de

Lire

0

Ajouter un commentaire

Connectez-vous pour poster un commentaire.