Interviews

Posté le 25 mai 2015

Entreprise adaptée, place de l'humain dans l'entreprise : Frédéric Petit, ACTES Elise Atlantique

"Qu'est ce que je peux faire d'autre pour mon territoire que de simplement créer de la richesse?" : C'est la question que Frédéric Petit, co-fondateur d'ACTES Elise Atlantique invite les industriels à se poser à la fin de cette interview qui nous réconcilie avec les "patrons".

Avec son associé, Thomas Mahias, Frédéric Petit a fait des choix : Faire travailler des personnes en situation de handicap, industrialisation sans destruction d'emploi, et cela dans le secteur du traitement des déchets.

Envie de savoir ce qu'est une entreprise adaptée et de savoir comment l'apport de l'Homme permet à une machine industrielle d'être encore plus efficace? 

Des engagements bien concrets...

"ELISE est née en 1997 d’une volonté de participer activement à la Protection de l’Environnement tout en créant des emplois pour des personnes en difficulté" : nous explique le site du groupe ELISE. Qu'en est-il d'ACTES-ELISE atlantique?

Frédéric Petit : ACTES-ELISE atlantique a deux ans. Cela représente 17 personnes dont 11 en situation de handicap. Nous sommes une entreprise adaptée qui a donc pour obligation d'embaucher 80% de personnes en situation de handicap sur l'outil de production.

Quelles différences avec les contrats d'Insertion par l'Activité Economique (IAE) en général?

F. P. : La grosse différence c'est que nos salariés sont en CDI. Ils peuvent faire leur vie entière chez nous contrairement à l'insertion par l'activité économique dont les contrats ne peuvent excéder un certain nombre de mois (24 mois). 

Notre personnel entre malgré tout avec un savoir-faire, une volonté de s'en sortir et de travailler. Par un processus de qualification, nous les aidons à évoluer vers de nouveaux métiers. L'évolution de leur qualification leur permet de changer d'échelon et donc d'avoir 15€ ou 30€ de plus en fonction du niveau et de l'échelle de qualification.

Employer des personnes en situation de handicap change-t-il le comportement d'un patron d'entreprise?

F. P. : Pour moi cela ne change rien en manière de management. Ce que j'appelle l'écoute attentive devrait être la même dans toute entreprise.
Néanmoins on peut retrouver chez ACTES-ELISE atlantique des comportements en équipe qui peuvent être liés au handicap. L'enjeu est de les libérer d’éventuelles pressions en les accompagnant et en organisant le rythme de la journée (occupation de postes différents au cours de la journée).

Le local et les équipes d'Elise Atlantique

Vous nous parlez de tutelle ou curatelle. Est-ce lié à la situation de handicap?  

F. P. : Le handicap peut se trouver sur le parcours de la vie : Accident de la route, déficiences auditives ou visuelles, problèmes cardiaques… Ces personnes peuvent avoir eu une vie dite "normale" dans une entreprise dite "normale" et mais ne peuvent désormais plus faire les mêmes choses qu'avant. Notre objectif est que nos collaborateurs se sentent au quotidien dans une entreprise ordinaire, ce que nous sommes en quelque sorte.

Comment un patron choisit-il de travailler avec des personnes en situation de handicap?

F. P. : Avec Thomas Mahias, le cofondateur, notre volonté était de créer l'entreprise reposant sur un socle à forte utilité sociale et de pouvoir montrer qu'on peut diriger une entreprise et produire de la richesse (matérielle et immatérielle) sur un territoire d'une façon très différente.

J'avais auparavant travaillé 10 ans sur les responsabilités sociales des entreprises. Thomas avait travaillé dans le monde du handicap, dans le monde du sport en accompagnant des jeunes personnes en situation de handicap. Un arbitrage s'est fait naturellement en faveur du handicap plutôt que l’IAE.

Par ailleurs, cela correspond aussi au Groupe Elise dont nous sommes une franchise et dont 80% des entreprises sont des entreprises adaptées.

Thomas Mahias co fondateur Elise AtlantiqueThomas Mahias confondateur de Actes Elise Atlantique

"Ce que j'appelle l'écoute attentive devrait être la même dans toute entreprise.

La présence forte de personnes en situation de handicap a-t-elle des conséquences sur le reste du personnel ?

F. P. : Nous traitons nos salariés sans handicap de la même manière. Problèmes de transport, de surendettement, ou autre problème socioprofessionnel, accompagnement à la formation et à la qualification, tout cela fait partie du dispositif de l'entreprise destiné à tous ses salariés.

Comment l'état accompagne financièrement l'embauche de salariés en situation de handicap?

F. P. : L'entreprise adaptée est régie par un contrat d'objectif triennal qui est signé avec le représentant de l'état qui est La direccte Aquitaine (Direction du travail en Aquitaine) co-pilotée par les unités territoriales, la Dirrecte Gironde.

Nous percevons des aides (dites aides au poste) pour chaque équivalent temps plein. (80% plafonné au SMIC) Celles-ci sont néanmoins contingentées. En Aquitaine, il y a X aides au poste qui sont distribuées une fois par an auprès de toutes les entreprises adaptées.
Il s'avère que les entreprises en fort développement auraient besoin de consommer plus d'aides au poste. Nous avions 9 personnes en situation de handicap, nous sommes passés à 11 et n'avons que 6 aides au poste. Les 5 autres personnes nécessitent le même accompagnement. On va devoir les autofinancer et c'est une difficulté. Cela veut dire que chaque année nous investissons sur le capital social à hauteur de 30 à 40 000 € au minimum.

Ces aides au poste sont des incitations à l'embauche des personnes en situation de handicap?

F. P. : Les aides viennent, pour une part, compenser le manque d'employabilité. Nous avons par exemple des personnes qui ont besoin de faire des pauses dans la journée parce qu'elles ont des problèmes liés à des problèmes de dos ou de genou par exemple. Nous n'avons pas l'œil sur la montre pour compter les durées de pause. A la fin d'une journée, nous savons qu'ils n'auront pas été opérationnels à 100%.

C'est d'ailleurs la raison pour laquelle dans nos bilans les aides au poste ne sont pas inscrites en subventions mais en compte de transfert de charges car nous avons aussi une vocation pédagogique à expliquer à nos fournisseurs, banques et fondations que l'argent dont nous bénéficions n'est pas là pour nous inciter à embaucher. Il répond aussi à une gestion générale de l'entreprise.

Ces aides au poste, un coût pour la société?

F. P. : Cela rapporte plus que cela ne coûte à la société.
KPMG réalise une étude chaque année. L'aide qui pourrait être versée par l'Etat ou le Département à une personne immobilisée chez elle versée à une entreprise se transforme en charges sociales payées par l'entreprise. L'employé va pouvoir consommer plus et créer de la TVA. Les impacts sont très positifs.

Comment peut-on faire progresser l'emploi des personnes en situation de handicap alors que les aides sont réservées aux entreprises adaptées?

F. P. : L'Agrément Entreprise Adaptée permet effectivement d'obtenir l'Aide au poste. Sans cela, toute entreprise peut cependant engager une personne en situation de handicap. Depuis 2015 elles ont d'ailleurs obligation d'embaucher 6% de personnes en situation de Handicap en équivalent temps plein.
Les entreprises qui ne remplissent pas leurs obligations, et elles sont nombreuses, payent de lourdes contributions Agefiph.

Une petite PME qui a oublié de s'en préoccuper pendant plusieurs années peut payer une contribution de lors de 15 000 €.
En faisant appel en sous-traitance à une entreprise adaptée comme la nôtre, elle peut réduire une partie de ses contributions, jusqu'à un maximum de 50%
Cela nous ouvre de nouveaux marchés car de grands groupes font appel à nos entreprises pour réduire leurs contributions Agefiph.

Ne peut-on pas dire alors que certaines entreprises clientes "délèguent" aux entreprises aidées comme la vôtre la gestion de personnes en situation de handicap plutôt que de les recruter en direct?

F. P. : Chez Elise nous avons la culture de voir le verre à moitié plein!
Oui, c'est sûr que pour certains de nos clients c'est une raison de nous choisir et de communiquer sur "on fait quelque chose sur les questions sociales de notre territoire".
Cependant, nous pouvons leur apporter une aide à la conduite du changement, amener avec nous des spécialistes de l'aide au Handicap pour que nos clients changent leur vision du handicap. Ils viennent visiter nos entreprises, voient que nos collaborateurs sont comme eux et nous puis que 90% des handicaps ne sont pas visibles.
Il faut démystifier cela et ouvrir les yeux à ces entreprises et leur montrer qu'elles peuvent demain engager ces personnes. C'est possible pour toutes les entreprises.
C'est très important car le taux de chômage des personnes en handicap est deux fois supérieur à la moyenne nationale.

Poubelles de tri Elise AtlantiquePoubelles de tri des déchets à Darwin (Bordeaux)

"Il faut démystifier [le handicap] et ouvrir les yeux à ces entreprises et leur montrer qu'elles peuvent demain engager ces personnes. C'est possible pour toutes les entreprises.

Les accompagnements des entreprises sont nombreux et efficaces comme Cap Emploi, les maisons de l'Emploi, les maisons de l'insertion… Sur notre territoire nous avons de très bons partenaires.
Les institutionnels sont par ailleurs des bons exemples. Bordeaux Métropole et la Ville de Bordeaux sont au plafond. Des personnes qui se sont abimées il y a quelques années sur des camions de ramassages des ordures ménagères sont devenus à Bordeaux Métropole des ambassadeurs du tri. C'est intéressant car on les a amenés sur de nouvelles compétences. Et c'est possible pour n'importe quelle entreprise.
Enfin il faut savoir que le recrutement de personnes en situation de handicap élargit tous les périmètres de financement. Exemple, il faut avoir 45 ans pour tel contrat aidé. Pour un travailleur en situation de handicap c'est peut-être 39. De nombreuses entreprises ne le savent pas et pensent par ailleurs que les contrats sont des usines à gaz. Il faut qu'ils poussent la porte de ces partenaires emploi plutôt que de se dire : Ce n'est pas pour nous.

Comment inciter les entreprises à aller plus loin…

F. P. : Les TPE n'ont pas d'obligations. C'est la liberté du dirigeant. On s'aperçoit que lorsque ces dirigeants travaillent sur ces sujets, c'est qu'ils ont été touchés de prêt ou d'un peu plus loin par des situations de handicap dans leur sphère familiale ou amicale. Je n'ai pas de formule miracle, c'est une culture du dirigeant.
Ceux qui ont des obligations vont vouloir optimiser leurs dépenses. Ok on a fait 50% mais si on ne fait rien pendant quelques années, les sanctions peuvent être très lourdes, jusqu'à 600 fois le smic.
Ils vont alors chez Cap Emploi, le spécialiste du recrutement de personnes en situation de handicap, la maison de l'emploi

Vous allez mettre en place une nouvelle unité de tri plastique. Comment avez-vous imaginé la place des salariés dans cette innovation qui aurait pu être entièrement automatisée?

F. P. : Nous menons effectivement une réflexion sur la manière de passer à une dimension industrielle sans détruire de l'emploi.

Pour cette nouvelle unité de tri de plastiques polypropylène et polystyrène, tout aurait pu être automatisé pour un taux de plastique recyclé dans la moyenne, soit 80%.
Nous avons cependant fait le choix de gérer par l'humain certaines tâches qui auraient pu être réalisées de façon mécanique comme le sur-tri.
Le fait de ramener l'homme autour de la machine et donc d'assurer cette partie du sur-tri comme enlever les cochonneries qu'on ne peut enlever qu'à la main parce que l'optique ne reconnaitra pas va permettre d'arriver à un taux de pureté des plastiques recyclés de 97%, et ce résultat est exceptionnel.
Cela montre que le bénéfice humain apporte un bénéfice de matière triée et pour nous c'est une opportunité de nous ouvrir de nouveaux marchés.

Pour arriver à ce résultat nous nous sommes entourés de trois spécialistes : un bureau d'étude spécialisé dans la conception de machines (Créa Concept), un ergonome et Ellyx, un partenaire de mesure l'impact social.
L'ergonome a réalisé un travail classique comme pour faire travailler n'importe quel employé mais a aussi tenu compte des spécificités de personnes en situation de handicap.

Ellyx nous a permis d'illustrer le bénéfice économique apporté au territoire. Il est difficile d'avoir des aides au poste. Il est donc important de montrer à nos politiques dans toutes les régions qu'il faut ouvrir les contingents d'aides car cela rapporte au territoire, pas à l'entreprise.

Un dernier mot...

F. P. : On parle beaucoup de relocation et d'engagement social et sociétal. Je pense que tout industriel pourrait un moment se gratter la tête et se demander : Qu'est ce que je peux faire d'autre pour mon territoire que de simplement créer de la richesse?

 Auteur : Emmanuel Matt

"On parle beaucoup de relocation et d'engagement social et sociétal. Je pense que tout industriel pourrait un moment se gratter la tête et se demander : Qu'est ce que je peux faire d'autre pour mon territoire que de simplement créer de la richesse?

Panoramique des locaux d'Elise Atlanttique

Panoramique des locaux d'ACTES Elise Atlantique

ACTES-ELISE atlantique : 

ELISE atlantique est une entreprise de collecte et tri de déchets bureautiques (papiers, cartons, bouteilles plastique, canettes, gobelets plastique, lampes, cartouches d'encre, DEEE etc.) et de déchets générés par les événements (bâches PVC, supports de signalétique, bois… )

Le plus d’Elise : le “sur-tri” du papier.

Il s’agit de trier finement le papier en 7 à 10 qualités différentes. Le fait de séparer chaque qualité de papier permet le recyclage de ce papier dans sa qualité d’origine. A noter que cette opération de “sur-tri” ne peut être réalisée par une machine, elle nécessite le travail de l’homme.

Elise Atlantique : 
+ écologique : économies d’eau, d’énergie, de ressources naturelles et réduction des émissions de CO₂.
+ solidaire : des emplois créés pour des personnes en situation de handicap ou en difficulté d’insertion.
+ économique : le recyclage du papier coûte moins cher que son élimination par incinération ou enfouissement.

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