Interviews

Posté le 11 mai 2015 | 1 commentaires

Jean-Marc Gancille & Darwin, une histoire de convictions

Darwin pour sa concentration d'entrepreneurs sociaux, ou pour son restaurant et son épicerie bio, mais aussi pour les nombreuses conférences et rencontres qui y sont organisées. Darwin, pour son ambiance, pour son architecture, les bâtiments de la Caserne Niel réhabilités et ceux encore en friche habillés de tags remarquables. Enfin Darwin, comme rappel quotidien que Bordeaux c'est aussi sa Rive Droite. 

Jean-Marc Gancille, co-fondateur de Darwin et plus particulièrement en charge de la transition écologique de l'écosystème nous parle des convictions qui ont guidé la création de ce lieu assez exceptionnel et des engagements pris par ses co-fondateurs et occupants.

Darwin est désormais une référence à Bordeaux. Comment le présenteriez-vous à ceux qui ne connaissent pas ce lieu, cet écosystème?

Jean-Marc Gancille : Darwin est un lieu hybride qui a vocation à fédérer un certain nombre de dynamiques à la fois économiques, sociales, culturelles et écolos pour inventer de nouveaux modèles de développement qui soient plus respectueux des gens et de l'environnement.
Nous fédérons des acteurs qui avaient jusqu'à présent peu travaillé ensemble et, ce que l'on constate c'est que cela produit de l'innovation et cela permet des expérimentations de modèles alternatifs qui à nos yeux sont assez vertueux.
Sans prétention mais avec beaucoup de pragmatisme, nous défrichons des voies un peu nouvelles pour concilier économie, social et environnement.

 

Darwin est un lieu qui regroupe de nombreux univers :

J.M. G. : Oui mais nous n'aimons pas les séparer, c'est un grand tout.

Ainsi nous sommes une communauté d'entrepreneurs. Nous accueillons 135 personnes morales. Une trentaine d'associations sont aussi présentes, de façon éphémère lors d'un événement ou de façon plus durable quand elles sont installées sur le lieu pour développer leurs activités dans le champ de la culture urbaine et de l'agriculture urbaine, du sport et de la citoyenneté.
Et puis il y a tous ceux qui fréquentent le lieu, les visiteurs, consommateurs, clients et adhérents à ces cultures qui contribuent eux-aussi à la dynamique qui s'est instaurée. Cela permet de décloisonner la vie du lieu.

Il n'y a pas un lieu où l'on dort, où l'on vit, un lieu où l'on consomme un autre où l'on travaille, un lieu où l'on s'amuse, un lieu où l'on va pratiquer une activité. Tout cela se retrouve dans une unité territoriale cohérente et compacte où tous ces croisements sont possibles.

Darwin n'est pas un lieu figé, quels sont les projets en cours de développement?

J.M. G. : Ils sont nombreux, certains sont ponctuels comme un gros festival musical et militant qui sera organisé à la mi-septembre en partenariat avec la Surfrider Fondation sur le thème de l'océan et du climat pendant 3 jours.
Il y a aussi des projets au long cours puisque nous allons plus que doubler la surface de Darwin et nous agrandir sur de nouveaux bâtiments. Les premiers travaux ont commencé sur les bords de la Garonne avec la rénovation de la Guinguette Alriq et les Chantiers de la Garonne avant un début de chantier début 2016 pour la rénovation des "Magasins Généreux", les bâtiments jumeaux des Magasins Généraux actuels. Un programme d'aménagements assez éclectique et qui nous projette dans le champ artistique et culturel, dans le logement social ou mutualisé. On y a trouvera aussi des ateliers type FabLab de plus grande envergure, des endroits destinés au partage du savoir-faire et de la bidouille à grande échelle…

Nous n'avions pas de certitudes mais des convictions auxquelles on croyait dur comme fer.

Le savoir-faire de Darwin est désormais reconnu y compris à l'étranger, mais quels ont été vos doutes lors de sa création?

J.M. G. : Nous n'avons jamais vraiment douté, je vais me référer à la phrase de Victor Hugo : Rien n'arrête une idée dont le temps est venu.
Nous n'avons jamais douté des convictions qui nous animaient.
Nous n'avions pas de certitudes mais des convictions auxquelles on croyait dur comme fer. On était peut-être simplement un peu en avance de phase mais on était convaincu d'être dans «le sens de l’histoire»

Quelles étaient ces convictions?

J.M. G. : Ces convictions étaient de trois ordres :
Une coopération économique dans une dynamique beaucoup plus solidaire et collaborative que la concurrence à outrance qui ne mène nulle part. Elle s'est incarnée dans un lieu qui fonctionne avec une gouvernance spécifique et avec des outils et aménagements pensés pour cela.

La seconde conviction est la transition écologique qui s'impose à notre société. Elle est même déterminante pour notre survie.
On essaye de la mener ici avec beaucoup d'exigences dans tous les pans de notre activité : Tri des déchets, aller vers la sobriété énergétique, sortir du nucléaire, se déplacer en privilégiant la mobilité douce, consommer bio… Des exemples de ce que l'on peut faire.
Nous le faisons avec beaucoup d'application dans tous nos domaines d'activités dans le respect d'un équilibre économique fragile.

La troisième conviction, se servir de ce lieu comme d'une sorte de tremplin pour d'autres initiatives pour ne pas être dans l'entre-soi ou dans l'autosatisfaction. Nous voulons nous servir de ce lieu pour accueillir des projets tiers qui peuvent rayonner à notre coté et s'appuyer sur notre dynamique pour grandir. Il s'agit de fertilisation croisée à l'échelle d'un territoire.

Ces trois convictions qui nous ont animés restent tout à fait d'actualité. Ce qui nous fait douter c'est plutôt la conjoncture économique. Ce n'est pas simple de rembourser ses emprunts et de viabiliser sans fond public une idée aussi ambitieuse mais cela fonctionne. Jusqu’à aujourd’hui…

Darwin n'a bénéficié d'aucune aide publique?

J.M. G. : Pour la première tranche de travaux, les aides publiques ont représenté moins de 6% et étaient en grande partie destinées à des études préalables : Dimension énergétique et écologique du lieu et investissements dans les matériaux sains. (Aides du FEDER, de l'ADEME et de la Région Aquitaine).
On peut aussi valoriser l'apport un peu virtuel qui a consisté à nous vendre ce foncier peut-être un peu moins cher que ce que les domaines en voulaient mais néanmoins à un prix juste et validé par le conseil de la communauté urbaine de l'époque et ce à l'unanimité.

Créer du lien plus que d'être clivant et ne pas stigmatiser malgré nos convictions mais plutôt essayer de les partager.

Revenons aux Engagements de Darwin et que d'autres structures pourraient prendre à leur tour :

J.M. G. : Notre engagement majeur est celui de la réduction de l'impact climatique et de notre impact environnemental de façon plus large, de toutes les pollutions que l'on peut générer par notre développement économique, et ce avec cette contradiction intrinsèque : Développement économique et moindre impact environnemental.
Nos engagements ce sont aussi la bienveillance dans le fonctionnement du quotidien, le respect mutuel, l'écoute de toutes ces parties prenantes autour de nous, de ceux qui travaillent avec nous et ceux qui sont plus critiques sur notre approche. Créer du lien plus que d'être clivant et ne pas stigmatiser malgré nos convictions mais plutôt essayer de les partager.

Les fondateurs de Darwin viennent du monde la communication…

J.M. G. : Oui d'où la forte notion de communication et de marketing dans nos actions, des thématiques que généralement les militants de la première heure comme les naturalistes, les environnementalistes et même les acteurs du social ont du mal à s'accaparer. Ils ont des réticences.

La communication comme perversion de la vérité?

J.M. G. : La communication perçue comme "le bras armé" du capitalisme et de l'économie actuelle.
Bien sûr qu'on peut l'utiliser à mauvais escient. Mais cela peut être aussi un très bon levier pour valoriser ce que l'on fait.
Le marketing, bien utilisé c'est-à-dire quand il y a de la cohérence entre le fond et la forme, est utile, non pas pour faire du greenwashing mais plutôt pour valoriser ce qui est plutôt bien fait et le promouvoir le plus haut possible.
Ce sont des choses que l'on revendique et que l'on met en œuvre.

Vous parlez de Green washing mais on peut aussi parler actuellement de Social Washing. Les 27 avril, sur Facebook, au sujet d'un article de la Tribune, vous écriviez :

"Tant qu'on continuera à vouloir faire converger aux forceps RSE et gain financier on se plantera. Il est temps d'admettre que la RSE est juste une digue qui permet l'acceptabilité de l'activité de (certaines) entreprises dans la société. Mais pas un levier pour refonder leur modèle. L'entrepreneuriat social est sans doute la nouvelle tentative pour y parvenir... bien fragile."

La RSE (Responsabilité sociétale des Entreprises) uniquement un alibi?

J.M. G. : Cela pourrait ne pas l'être et être vécu comme un enjeu majeur pour l'Entreprise, un enjeu qu'elle place en haut de des objectifs et thématique sur lesquels les cadres soient objectivés, que cela soit au cœur de la rénovation des services de l'entreprise ou de sa stratégie et de ses méthodes et de son dialogue social interne.
Si c'est l'occasion inédite d'inventer des modèles plus résilients et plus durables mais réellement durables donc conformes avec la nécessaire sobriété que veut l'époque, oui dans ce cas là la RSE c'est magnifique.

Mais on peut constater qu'elle a été pervertie dans son état d'esprit initial comme l'a été le développement durable par des intérêts privés, économiques.

Des exemples de perversions?

J.M. G. : Elles sont pléthores. Ce que je constate c'est que les grands groupes avec qui j'ai pu travailler et que j'observe ne traitent que les conséquences néfastes de leurs activités en appelant cela de la RSE, alors qu'ils pourraient s'interroger sur les causes et avoir une vision radicale en agissant à la racine pour qu'on n'ait pas à traiter ensuite de leurs conséquences.
La vraie RSE doit être au cœur de la machine mais elle est devenue un outil de communication pour rassurer des clients voire pour les manipuler.
On a aussi fait croire que la RSE pouvait être un moyen de se faire encore plus d'argent. Cela va totalement à l'encontre de ce que cette notion porte à l'origine qui vise à équilibrer le gain économique avec le gain social et le respect de l'environnement. On a abouti à une perversion du concept. Tout est donc à refaire.

"L'entreprise sociale est une nouvelle tentative… Bien fragile" écriviez-vous sur Facebook :

J.M. G. : Bien fragile car elle reste encore bien marginale. Elle est intéressante car elle met le marché au service de valeurs et d'ambitions qui confinent plus à l'intérêt général.
J'y crois pour cela mais cela reste bien fragile car aucun entrepreneur social n'a démontré dans la durée la viabilité de son modèle, et pas encore à une échelle qui permettrait de faire basculer le reste des acteurs. Nous sommes encore au niveau du laboratoire même si cela fait des années qu'on en parle sous différents vocables.

On a parlé d'environnement, de management, mais peu de l'aspect financier, du partage des richesses etc? Prenons l'exemple du Magasin général, votre restaurant qui fonctionne très bien, une activité qui peut vite devenir très rentable.

J.M. G. : Même si le Magasin Général est un très grand succès, il n'est pas encore rentable. Faire tourner un restaurant de cette taille tout en ayant des engagements aussi élevés dans l'utilisation du bio, le choix de producteurs locaux et de la lutte contre le gaspillage alimentaire avec du personnel pas forcément formé à la source pour cela c'est déjà très exigeant.

L'impact social n'est pas oublié mais de manière générale pour le Groupe Evolution, je vais être franc, je pense que cela n'est pas notre point fort qui est plutôt l'écologie.
Nous avons cependant créé des emplois pérennes, nous pratiquons des salaires classiques et une redistribution via du mécénat à une hauteur très significative. Tout cela contribue à de nouveaux modèles qui se rapprochent de ceux de l'ESS et de l'entrepreneuriat social y compris dans la gouvernance de ce lieu selon le principe une personne morale, une voix. Un co-worker a le même poids qu'une pme de 25 personnes.
Nous avons aussi emprunté à cette logique des taux de retours sur investissement qui sont très éloignés de ceux qu'attendent les investisseurs classiques voire deux fois moindre.

Je pense que l'on peut encore largement s'améliorer sur le volet social. Au niveau des instances dirigeantes nous sommes actuellement nuls sur la parité. Nous ne sommes pas bons sur la diversité non pas par choix mais car nous n'y avons surement pas assez prêté attention. On a clairement identifié des zones de progrès. Cela pourrait changer au rythme de notre développement..

L'un des objectifs de Et si on s'engageait vise à référencer des entreprises qui auront pris des engagements environnementaux ET sociaux.

J.M. G. : Si on le fait très sérieusement et que l'on pousse tous ces curseurs ensemble cela peut être très difficile surtout pour des PME fragiles comme la nôtre. On est une petite équipe et tout cela est extrêmement chronophage.
Il me semble préférable de commencer par être très efficace sur les points pour lesquels on est légitime et expert, dans notre cas l'écologie.
Quand, avec ces exigences au cœur du réacteur cela tourne, alors oui, on est plus enclin à évoluer sur des champs où on est moins attendus et légitimes, sur des champs où l'on est plus fragile car on a moins cette culture comme celle de l'impact social.

Traiter de l'environnement peut aussi avoir un impact social...

J.M. G. : Effectivement, l'environnemental n'exclut pas le social.
Je ne distingue jamais les deux. L'écologie n'est qu'une question sociale, de partage, de survie, de bien être et de santé publique donc indirectement l'écologie c'est du social au niveau politique.
On parle de valeurs de partage, de redistribution, d'équité et d'égalité des chances et, pour moi, c'est fondamental.

Les membres de Et si on s'engageait sont invités à construire des engagements à destination des entreprises. Les citoyens peuvent-il agir et ensemble faire évoluer positivement la situation?

J.M. G. : Il est important que la société civile se mobilise et fasse pression.
Aujourd'hui nous constatons la timidité voire même l'incapacité des pouvoirs publics à réglementer de façon forte une économie débridée. C'est donc peut-être par l'autre coté du marché, du coté du consommateur et du citoyen de faire pression par différents moyens pour que des engagements soient pris et tenus. Cela doit être très complémentaire de ce que fait la fonction publique.

Celle-ci en France et à travers le monde est assez absente. Il y a un libéralisme qui souffle et qui fait que la réglementation est mal vue et toujours perçue comme un frein à la croissance, alors qu'elle devrait contraindre à la décroissance.

Si les citoyens ne prennent pas le relais, si eux même n'ont pas de comportements exemplaires qui les orientent vers des offres et services vertueux, et on est loin du compte; alors on ira dans le mur. Tout ce qui peut aider à cet engagement est bon à prendre.

Agir à son petit niveau peut parait dérisoire, mais nous pouvons tous à notre niveau faire des choses qui ont du sens. Tous les outils comme Et si on s'engageait qui permettent de structurer de canaliser et d'amplifier ces mouvements sont utiles.

Enfin, acceptez-vous de déposer un engagement sur la plateforme?

J.M. G. : Oui bien sûr.

Agir à la racine pour qu'on n'ait pas à traiter ensuite de leurs conséquences.

Jean-Marc Gancille vous propose de débattre de sa proposition d'Engagement : Vers le Zéro Déchet établie sur la base de ce qui est en cours d'application chez Darwin.

Merci à lui pour cette interview mais aussi pour une rencontre, il y a quelques mois, à un moment déterminant de l'élaboration de ce projet. C'est lui qui a mis le doigt sur la notion d'Engagement, une idée désormais centrale de ce projet.

Cette plateforme n'a que quelques semaines, cette initiative a tout à prouver notamment par le comportement actif de chacun d'entre nous, les membres, mais, de cette interview, je partage bien volontiers une autre idée : Je n'ai pas la certitude que Et si on s'engageait va réussir mais j'ai la conviction de la nécessité de son objectif : Développer l'impact social/sociétal et environnemental des entreprises, si nécessaire sous la pression de citoyens consom'acteurs rassemblés nombreux.

Pour en voir et en savoir plus sur Darwin : Le site internet / Facebook / Twitter

InterviewEmmanuel Matt

Engagement en cours d'élaboration

Vers le Zéro déchet

Environnemental

Darwin s'engage à atteindre un taux de 90% de recyclage de ses déchets tertiaires d'ici fin...

Je participe

2 2

Derniers articles parus dans Interviews

Interviews

Publié le 15 déc. 2015

La Coopérative d'Activité et d'Emploi : L'entrepreneur salarié, une alternative au statut d'autoentrepreneur

Une alternative au statut d'autoentrepreneur? Comment transformer la richesse créée en droits sociaux? Avec Marie-Josée Daubigeon (Coop'Alpha) découvrons la

Lire

0

Interviews

Publié le 16 sept. 2015

Le Réseau Cocagne : La "logique de la preuve modernisée" avec Jean-Guy Henckel

Du bio, du local produit par des personnes en insertion par l'activité économique. Des pratiques qui imprègnent des petites et moyennes entreprises. Interview de Jean-Guy

Lire

0

Interviews

Publié le 18 juil. 2015

Un nouveau contrat social? Jean-Paul Delevoye, Président du Conseil Economique, Social et Environnemental, invité exceptionnel

Un constat éclairé des risques de ruptures auxquelles notre société doit faire face. Un nouveau contrat social? Le rôle expérimental des régions? Des ébauches de

Lire

0

Commentaires

    Le 12 mai 2015

    Merci pour cet entretien, qui permet de présenter ce qui se passe à Darwin sur la longueur. Ayant eu la chance d'y travailler plusieurs fois, j'ai toujours trouvé difficile d'expliquer à quelque "étranger" ce que l'on ressent quand on est sur place. Cet entretien permet de présenter à quel point Darwin réunit en un même endroit un lieu où travailler, échanger, (bien) manger, et faire de belles rencontres.

Ajouter un commentaire

Connectez-vous pour poster un commentaire.